Le yiddish, langue de France : histoire, statut et transmission d'une langue sans territoire

Le yiddish n'a jamais eu d'État. Il a été pendant des siècles la langue quotidienne des Juifs ashkénazes, de l'Alsace à l'Ukraine, et la Shoah a tué la plupart de ceux qui le parlaient. La France le compte aujourd'hui parmi ses langues. Que recouvre ce statut, et comment une langue se transmet-elle après une telle destruction ?
Une langue de l'Europe ashkénaze
Le yiddish naît au Moyen Âge parmi les Juifs installés dans les pays de langue allemande. Sa grammaire et la plus grande partie de son vocabulaire viennent de dialectes allemands médiévaux ; s'y ajoutent des mots hébreux et araméens, ceux de la religion, du droit et de l'étude, puis, lorsque les communautés se déplacent vers l'est, des mots slaves. Il s'écrit de droite à gauche, avec l'alphabet hébreu, auquel on a donné des valeurs de voyelles.
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, c'est la langue de millions de personnes en Pologne, en Lituanie, en Ukraine, en Roumanie, mais aussi dans les grandes villes d'émigration : New York, Buenos Aires, Montréal, Paris. Elle a sa presse quotidienne, comme le Keneder Adler de Montréal reproduit en tête de cet article, ses théâtres, ses maisons d'édition, sa littérature. Son prix Nobel aussi : Isaac Bashevis Singer, qui écrivait en yiddish, l'a reçu en 1978.
Une langue « assassinée »
La Shoah détruit le cœur géographique et humain du yiddish. Les communautés d'Europe de l'Est, où il était la langue de tous les jours, sont anéanties. Après la guerre, la langue recule aussi pour d'autres raisons : en Union soviétique, la culture yiddish est réprimée ; en Israël, l'hébreu moderne s'impose comme langue nationale ; dans les pays d'émigration, les enfants adoptent la langue du pays.
Le sous-titre du livre de Rachel Ertel, Transmettre une langue assassinée, dit cette situation. Publié chez Albin Michel en 2019 sous forme d'entretiens avec le journaliste Stéphane Bou, il prolonge une série d'émissions diffusée sur France Culture. Rachel Ertel y revient sur sa vie, de sa jeunesse à Paris à son enseignement universitaire et à son travail de traductrice de la littérature yiddish. Le livre a été présenté à Dieulefit en octobre 2021, lors du festival de musique klezmer dont parle notre article sur la musique klezmer.
Une langue de France
Le ministère de la Culture, par sa délégation générale à la langue française et aux langues de France, distingue les langues régionales, attachées à une partie du territoire (breton, occitan, alsacien, créoles...), et des langues dites non territoriales. Ces dernières sont parlées depuis longtemps par des citoyens français, n'ont pas de territoire propre en France et ne sont langue officielle d'aucun autre État. Le ministère en retient six : l'arabe dialectal, l'arménien occidental, le berbère, le judéo-espagnol, le romani et le yiddish. Ensemble, langues régionales et langues non territoriales forment ce que l'on appelle les « langues de France ».
Ce statut n'est pas une reconnaissance juridique au sens d'une langue officielle : le français reste la langue de la République. Il signifie que l'État considère ces langues comme une part du patrimoine culturel national, et qu'il peut soutenir les actions qui les font connaître.
Le yiddish et la Drôme
Le lien entre le yiddish et un bourg de la Drôme n'a rien d'évident. Il passe par l'histoire des années de guerre : parmi les réfugiés accueillis à Dieulefit figuraient des familles juives et des enfants confiés par l'Œuvre de secours aux enfants. Notre article sur les chants de mémoire évoque d'autres répertoires nés dans ces années-là.
Le programme du festival de 2021 associait d'ailleurs musique et langue : un atelier de chant, la présentation du livre de Rachel Ertel par Michèle Tauber, et la projection de Yiddish, un film de la cinéaste Nurith Aviv dans lequel sept jeunes gens parlent de leur rapport à cette langue.
Apprendre et entendre le yiddish aujourd'hui
- La Maison de la culture yiddish – Bibliothèque Medem, à Paris, née en 2002 de la fusion de la Bibliothèque Medem et d'une association d'étude de la culture yiddish, propose des cours de plusieurs niveaux, en présence ou par visioconférence, des ateliers intensifs et une chorale.
- L'Institut européen des musiques juives, à Paris, conserve dans sa médiathèque des enregistrements de chansons yiddish, accessibles sur rendez-vous.
- Les chansons restent une porte d'entrée : berceuses, chants de travail, chansons de théâtre, chants des ghettos. Beaucoup de musiciens klezmer d'aujourd'hui chantent en yiddish.
La transmission passe aussi par la traduction. Une grande part de la littérature yiddish, de Sholem Aleichem à Isaac Bashevis Singer, est disponible en français ; les traductions de Rachel Ertel en ont fait connaître une partie.
Sources
- Ministère de la Culture, délégation générale à la langue française et aux langues de France, « Langues non-territoriales » (consulté le 26 octobre 2026).
- Rachel Ertel, Mémoire du yiddish. Transmettre une langue assassinée, entretiens avec Stéphane Bou, Paris, Albin Michel, 2019 ; compte rendu de la revue In geveb.
- Institut européen des musiques juives, programme du festival Drom'N Klez, Dieulefit, 15-17 octobre 2021.
- Maison de la culture yiddish – Bibliothèque Medem, présentation de l'association et des cours 2025-2026 (consultée le 26 octobre 2026).
- Fondation Nobel, prix Nobel de littérature 1978, Isaac Bashevis Singer.
Musiques & chantsLa musique klezmer
Des musiciens de noces d'Europe de l'Est aux scènes d'aujourd'hui : instruments, modes, danses et grandes dates d'une musique juive instrumentale.
Musiques & chantsChants des partisans et des marais
Un air sifflé sur la BBC en 1943, une chanson de détenus écrite en 1933 : l'histoire vérifiée de deux chants que l'on entend encore dans les commémorations.
Musiques & chantsLes Juifs du pape
Avignon, Carpentras, Cavaillon, L'Isle-sur-la-Sorgue : l'histoire des quatre communautés comtadines, leurs synagogues et la Liturgie comtadine de Darius Milhaud.