Musiques & chants

Chants de mémoire : l'histoire du Chant des partisans et du Chant des marais

Musiques & chants · Publié le 2026-10-26

Photographie de groupe de maquisards en 1944, une vingtaine d'hommes jeunes posant debout et accroupis devant des arbres
Maquis FTP à Châteauneuf-de-Bordette (Drôme), 1944. Photographe inconnu. Domaine public.

Dans les cérémonies du 8 Mai ou des journées de la Déportation, deux chants reviennent souvent : le Chant des partisans et le Chant des marais. On les croit parfois anonymes ou nés dans les maquis. Leur histoire est mieux documentée, et plus surprenante.

Le Chant des partisans : une mélodie de Londres

Anna Marly, chanteuse et guitariste née en Russie et réfugiée à Londres, où elle s'est engagée auprès de la France libre, compose en 1941 une mélodie sur des paroles russes. En mai 1943, l'entourage d'Emmanuel d'Astier de La Vigerie, l'un des chefs de la Résistance intérieure, retient cet air parmi les chansons d'Anna Marly. Le 17 mai 1943, sifflé, il devient l'indicatif de l'émission Honneur et Patrie, diffusée deux fois par jour par la BBC à destination de la France. Le sifflement avait un double avantage : il restait reconnaissable malgré le brouillage allemand, et il ne nécessitait aucune parole.

Les paroles françaises sont écrites le 30 mai 1943 par Joseph Kessel et son neveu Maurice Druon, dans un hôtel du Surrey où ils séjournaient. Il ne s'agit pas d'une traduction du texte russe, mais d'un texte original. Le lendemain, 31 mai 1943, Germaine Sablon l'enregistre pour un film de propagande d'Alberto Cavalcanti tourné aux studios d'Ealing : elle en est la première interprète.

Du manuscrit clandestin au monument historique

Le manuscrit des paroles entre en France clandestinement : le 25 juillet 1943, Emmanuel d'Astier et Jean-Pierre Lévy l'emportent dans un avion qui se pose près d'Ambérieu-en-Bugey. Le texte paraît le 25 septembre 1943 dans le premier numéro des Cahiers de Libération, publication clandestine, sous le titre « Les Partisans (chant de la Libération) ».

En 2006, Maurice Druon donne le manuscrit original au musée national de la Légion d'honneur, à Paris. La notice de la base Palissy du ministère de la Culture décrit un « manuscrit original en trois feuillets du Chant des Partisans », propriété de l'État, classé au titre des objets monuments historiques le 8 décembre 2006.

Le chant a souvent été appelé la « Marseillaise de la Résistance ». Le 19 décembre 1964, lors du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon, la cérémonie marquée par le discours d'André Malraux lui redonne une place centrale dans les commémorations officielles. Il ne faut pas le confondre avec La Complainte du partisan, autre chanson de la même époque sur une musique d'Anna Marly, dont les paroles sont d'Emmanuel d'Astier.

Le Chant des marais : né dans un camp en 1933

Le Chant des marais est plus ancien, et allemand. Il naît au camp de concentration de Börgermoor, dans l'Emsland, ouvert en 1933, quelques mois après l'arrivée de Hitler au pouvoir. Les détenus, pour la plupart des opposants politiques arrêtés en vertu des lois d'exception adoptées après l'incendie du Reichstag, y sont astreints au travail dans les tourbières.

Trois d'entre eux, le mineur Johann Esser et l'acteur et metteur en scène Wolfgang Langhoff pour le texte, l'employé de commerce Rudi Goguel pour la musique, écrivent le Moorsoldatenlied, le « chant des soldats du marais ». Il est chanté pour la première fois le 27 août 1933, en clôture d'un spectacle organisé par les détenus, le « Zirkus Konzentrazani ». La direction du camp l'interdit deux jours plus tard.

Libéré en 1934, Wolfgang Langhoff s'installe en Suisse et publie en 1935 à Zurich Die Moorsoldaten, son témoignage sur treize mois de camp, traduit en français la même année. Le chant se répand : une chorale parisienne le chante dès 1936, le compositeur Hanns Eisler l'arrange pour le chanteur Ernst Busch. La version française la plus connue serait née dans un camp d'internement ou au camp de femmes de Ravensbrück ; plusieurs traductions très proches circulent.

Après la guerre, le Chant des marais devient l'un des chants de commémoration des déportés en France. Pour son histoire dans les camps, on peut lire l'ouvrage de la musicologue Élise Petit, La musique dans les camps nazis, catalogue de l'exposition présentée au Mémorial de la Shoah en 2023-2024, lauréat du Grand prix du livre France Musique-Claude Samuel 2024.

Chanter la mémoire aujourd'hui

Ces deux chants appartiennent désormais au patrimoine commun des commémorations, et sont souvent chantés par des chorales locales ou des élèves. Leur histoire rappelle que les chants de mémoire ont des auteurs, des dates et des lieux de naissance précis, que l'on peut citer. Elle croise d'autres répertoires de la même époque, comme les chansons yiddish des ghettos, évoquées dans notre article sur le yiddish, ou les musiques klezmer que la Shoah a failli faire disparaître, présentées dans notre article sur la musique klezmer.

Pour une chorale ou une association qui souhaite les interpréter en public, les règles d'organisation d'un spectacle et de déclaration des œuvres s'appliquent comme pour tout concert : voir notre guide pour organiser un concert dans une association. Le Chant des partisans est encore protégé par le droit d'auteur, ses auteurs étant morts il y a moins de soixante-dix ans.

Sources