Musiques & chants

La musique klezmer : d'où elle vient, comment elle sonne, et pourquoi on l'entend dans la Drôme

Musiques & chants · Publié le 2026-10-26

Photographie ancienne d'un orchestre de musiciens juifs de Russie posant avec violons, contrebasse, clarinette et cuivres
Orchestre d'une ville juive de Russie, photographie publiée par le journal yiddish new-yorkais Forverts le 4 mars 1923. Domaine public.

Une clarinette qui pleure puis s'emballe, un violon qui glisse d'une note à l'autre, une contrebasse qui marque le pas de danse : la musique klezmer se reconnaît en quelques mesures. Elle a pourtant une histoire longue, discontinue, et faite d'exils.

Un nom pour des musiciens

Le mot yiddish klezmer est formé de deux mots hébreux : kley, l'instrument, et zemer, le chant. Pendant des siècles, il désigne le musicien, et son pluriel, klezmorim, les membres des petites formations qui jouaient dans les communautés juives d'Europe centrale et orientale. Ce n'est que dans la seconde moitié du XXe siècle que le mot sert à nommer un genre musical. Les sources anciennes sur cette musique sont rares : ce que l'on en sait vient surtout de récits, de règlements communautaires, puis, à partir du début du XXe siècle, d'enregistrements.

Les klezmorim étaient souvent des musiciens itinérants, aux revenus incertains. Ils jouaient pour les fêtes religieuses et familiales, et avant tout pour les noces, qui pouvaient durer plusieurs jours et exigeaient un répertoire pour chaque moment : l'accueil des invités, le cortège, les danses, les airs plus graves destinés à la mariée.

Les instruments

Le violon, le fidl, est longtemps l'instrument central : facile à transporter, il se prête aux glissements et aux ornements qui imitent la voix. Il est accompagné par le tsimbl, un cymbalum à cordes frappées, par des flûtes, un violoncelle ou une petite contrebasse. Dans certaines villes, des règlements limitaient le nombre de musiciens, les instruments bruyants comme les cuivres et les percussions, ou la durée des fêtes.

La clarinette entre dans les orchestres au XIXe siècle et devient peu à peu l'instrument emblématique du genre, à côté de l'accordéon, apparu à la même époque. Les cuivres, cornets puis trompettes, s'imposent dans le même mouvement, et le saxophone s'ajoute au XXe siècle. La photographie en tête de cet article, publiée en 1923 par un journal yiddish de New York, montre un orchestre de cette époque de transition, avec ses violons, sa contrebasse, ses clarinettes et ses cuivres.

Modes et danses

La couleur de la musique klezmer tient à ses modes, des échelles de notes qui ne correspondent pas aux gammes majeures et mineures de la musique classique occidentale. Plusieurs d'entre eux portent le nom d'une prière, parce qu'on les entendait dans la liturgie de la synagogue : Ahavah Rabbah, Mi Shebeirakh, Adonai Malakh, Magen Avot. Le premier, avec son intervalle caractéristique entre la deuxième et la troisième note, est celui que l'oreille associe le plus souvent au klezmer.

Le répertoire est d'abord un répertoire de danse. Ses formes portent des noms qui disent leurs origines et leurs usages : le freylekhs (« joyeux »), le bulgar, le khosidl, le sher, la hora, le terkish, la sirba. S'y ajoutent des pièces libres, sans mesure régulière, comme la doina, d'origine roumaine, où un soliste improvise. Ces noms témoignent des échanges avec les musiques des pays voisins, roumaines, ukrainiennes, tsiganes ou slaves, dont les influences sont perceptibles dans tout le répertoire.

New York, 1913

Entre 1870 et 1920, l'émigration massive des Juifs d'Europe de l'Est vers les États-Unis emporte aussi les musiciens et leur répertoire. Le 4 avril 1913, à New York, l'orchestre du cornettiste Abe Elenkrig enregistre pour la firme Columbia Fon der Choope (« De la noce »). La Bibliothèque du Congrès a inscrit ce disque à son registre national des enregistrements (promotion 2009, annoncée en juin 2010), en le présentant comme l'un des premiers enregistrements de musique klezmer faits en Amérique, marqué par des influences roumaines.

Dans les années 1920, les clarinettistes Naftule Brandwein et Dave Tarras enregistrent à leur tour de nombreux disques commerciaux, qui serviront de modèles aux musiciens du renouveau, cinquante ans plus tard. Peu à peu, pourtant, les enfants des immigrés se tournent vers le jazz et la musique de variétés, et le klezmer recule.

La destruction et le renouveau

En Europe, la Shoah anéantit les communautés dans lesquelles cette musique vivait, et la plupart de ses musiciens. Ce qui subsiste tient à quelques interprètes survivants et aux disques enregistrés en Amérique.

À partir des années 1970, une nouvelle génération redécouvre ce répertoire. Aux États-Unis, le clarinettiste Giora Feidman, le groupe The Klezmorim, le mandoliniste et clarinettiste Andy Statman ou le musicien Hankus Netsky réapprennent les disques des années 1920 et les interprètes âgés encore vivants. Dans les années 1990, des formations comme les Klezmatics ou des musiciens comme le clarinettiste David Krakauer mêlent le klezmer au jazz, au rock ou aux musiques improvisées.

En France, le pianiste Denis Cuniot, le clarinettiste Yom ou le groupe Gefilte Swing font partie des musiciens qui jouent ce répertoire. L'Institut européen des musiques juives, créé à Paris en 2006, conserve et diffuse ce patrimoine : sa médiathèque Henriette Halphen, dans le 13e arrondissement, est accessible sur rendez-vous.

Le klezmer à Dieulefit

Du 15 au 17 octobre 2021, Dieulefit a accueilli un premier festival consacré à la musique klezmer et à la culture yiddish, organisé par une association culturelle du bourg et le groupe Les Marx Sisters, avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah. Le programme, publié par l'Institut européen des musiques juives, réunissait des concerts (Arom Yiddish, Les Bretons de l'Est, Gefilte Swing, les Marx Sisters, le Taraf des trois becs), des ateliers de chant et de danse, une présentation du livre de Rachel Ertel sur la mémoire du yiddish, et une promenade sur les lieux de l'accueil des réfugiés pendant la guerre. La Fondation expliquait le choix du lieu par l'histoire du bourg, qui protégea de nombreux Juifs persécutés. D'après les annonces publiées à l'époque par les organisateurs et par l'Institut européen des musiques juives, deux autres éditions ont suivi à la halle de Dieulefit, du 21 au 23 octobre 2022 et du 13 au 15 octobre 2023.

Pour la langue que chantent nombre de ces musiciens, voir notre article sur le yiddish, langue de France ; et pour qui voudrait inviter un orchestre, notre guide pour organiser un concert dans une association.

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Sources