Musiques & chants

Les Juifs du pape : synagogues, rite comtadin et musique, aux portes de la Drôme provençale

Musiques & chants · Publié le 2026-10-26

Photographie ancienne, en tons sépia, d'un bassin voûté creusé dans la pierre, le bain rituel de la synagogue de Cavaillon
Le bain rituel (mikvé) de la synagogue de Cavaillon, photographie du début du XXe siècle. Domaine public.

Au sud de la Drôme provençale commence le Comtat Venaissin, qui fut pendant plus de cinq siècles une terre des papes. Des Juifs expulsés du royaume de France y ont vécu, regroupés dans quatre quartiers fermés, avec une langue, un rite et des chants qui leur étaient propres. Une part de ce patrimoine se visite encore.

Une terre pontificale

En 1274, le Comtat Venaissin est cédé au Saint-Siège. Avignon, vendue à la papauté en 1348, devient la ville des papes. Ce territoire, enclavé dans la Provence et voisin du Dauphiné, échappe à l'autorité du roi de France jusqu'à la Révolution. Une partie, l'Enclave des papes, autour de Valréas, se trouve aujourd'hui encore entourée par le département de la Drôme : selon la communauté de communes Dieulefit-Bourdeaux, des bus, prioritairement scolaires, relient Dieulefit à Valréas.

La présence juive y est ancienne. Le rapport des papes avec elle alterne protection et contrainte. En 1322, Jean XXII expulse les Juifs d'Avignon et du Comtat et fait détruire plusieurs synagogues, dont celle de Carpentras ; l'expulsion est de courte durée. En 1326, un concile impose aux Juifs un signe distinctif. Pendant la peste noire, Clément VI les protège contre les massacres.

Les quatre carrières

En 1394, les Juifs sont définitivement expulsés du royaume de France. Ceux du Comtat peuvent rester, mais à des conditions sévères : port d'un chapeau jaune, taxes supplémentaires, obligation d'assister à des sermons de conversion. Les communautés sont enfermées dans des quartiers qui leur sont réservés, les « carrières » ; celle de Cavaillon, la plus anciennement installée selon le ministère de la Culture, date de 1453. À partir de la fin du XVIe siècle selon certaines sources, du XVIIe selon le ministère de la Culture, seules quatre carrières sont autorisées : Avignon, Carpentras, Cavaillon et L'Isle-sur-la-Sorgue. Les communautés elles-mêmes les nomment en hébreu Arba Kehilot, les « quatre communautés ».

Les communautés parlent une langue particulière, le judéo-provençal, et suivent un rituel propre, le rite comtadin, distinct des traditions séfarade et ashkénaze. En 1791, la Révolution rattache Avignon et le Comtat à la France : les Juifs deviennent citoyens, et les carrières se vident en quelques années.

Deux synagogues classées

La synagogue de Carpentras est présentée par le comité régional de tourisme comme la plus ancienne synagogue de France encore en activité. D'après la notice du ministère de la Culture, sa construction débute en 1367 ; elle est remplacée par un édifice plus vaste confié à l'architecte Antoine d'Allemand entre 1741 et 1746, puis agrandie entre 1774 et 1776 d'une salle de prière à l'étage. Sa façade, volontairement discrète, date de 1909. Au rez-de-chaussée, autour d'une petite cour, se trouvent les parties les plus anciennes : une salle de conseil et d'étude, une boulangerie, une boucherie ; le bain rituel, le mikvé, est au sous-sol. L'ensemble est classé monument historique par arrêté du 22 février 1924.

La synagogue de Cavaillon est reconstruite entre 1772 et 1774, ce que le ministère de la Culture explique par la forte augmentation de la population de la carrière dans la première moitié du XVIIIe siècle. Le dispositif est analogue à celui de Carpentras : au rez-de-chaussée, une salle rectangulaire qui inclut la boulangerie ; à l'étage, la salle de prière. Le bain rituel, en sous-sol sur une parcelle voisine, conserve des parties médiévales. La synagogue est classée monument historique par arrêté du 17 mai 1924, le bain rituel le 17 décembre 2007. Elle abrite aujourd'hui le Musée juif comtadin.

Une musique liturgique propre

Le rite comtadin avait ses propres mélodies liturgiques, distinctes de celles des traditions séfarade et ashkénaze. C'est ce répertoire qu'un compositeur du XXe siècle a voulu faire entendre au concert.

Darius Milhaud (1892-1974), né à Marseille et élevé à Aix-en-Provence, appartenait à une vieille famille juive du Comtat. Plusieurs de ses œuvres s'appuient sur cette tradition. La base de données de l'Ircam répertorie sa Liturgie comtadine, opus 125, composée en 1933 : cinq chants pour le Nouvel An juif (Roch Hachana), pour voix et orchestre, d'une durée d'environ six minutes, créés à Paris en 1934. Il avait auparavant écrit des Prières journalières à l'usage des Juifs du Comtat Venaissin (1927) et, après son exil aux États-Unis en 1940, il compose un Service sacré pour le samedi matin (1947). L'Institut européen des musiques juives consacre un article à ces œuvres inspirées de la tradition juive.

Comtadins, ashkénazes : deux mémoires juives

Le patrimoine juif de la Provence n'a presque rien de commun, dans sa langue et sa musique, avec celui des Juifs ashkénazes d'Europe centrale et orientale dont parlent nos articles sur le yiddish et sur la musique klezmer. Le festival organisé à Dieulefit en 2021 en donnait un aperçu : son programme associait des concerts klezmer et un repas judéo-provençal. Ces deux histoires se sont croisées dans la région pendant la Seconde Guerre mondiale : selon le dossier « Les Juifs dans la Drôme » du Musée de la Résistance en ligne, des Juifs venus de la Sarre s'étaient installés à Nyons dès 1935, tandis que plusieurs familles juives d'Avignon se repliaient sur Buis-les-Baronnies.

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Sources