Dieulefit sous l'Occupation : comment un bourg de la Drôme est devenu un refuge (1939-1944)

On dit souvent de Dieulefit qu'aucun réfugié n'y fut dénoncé pendant la guerre. La formule a fait la réputation du bourg ; elle a aussi tendance à effacer les personnes, les dates et les risques. Voici ce que l'on peut établir à partir de sources publiques, et ce qu'il faut laisser au conditionnel.
Un bourg protestant de la vallée du Jabron
Dieulefit est une commune de la Drôme provençale, dans l'arrondissement de Nyons, à une trentaine de kilomètres à l'est de Montélimar. Le Jabron, affluent du Roubion, la traverse. Le recensement de 2023 y compte 3 289 habitants ; en 1968, elle en comptait 2 534. C'est donc, pendant la guerre, un gros bourg de quelques milliers d'habitants, connu pour ses poteries, son industrie drapière ancienne et un climat qui lui vaut d'être classée « station climatique » en 1928, selon la communauté de communes Dieulefit-Bourdeaux.
C'est aussi un bourg de tradition réformée. La Réforme y est adoptée dès le XVIe siècle, et l'actuel temple de la place Châteauras a été consacré le 8 novembre 1810, selon sa notice de protection au titre des monuments historiques. Cette mémoire d'une minorité autrefois persécutée est souvent invoquée pour expliquer l'accueil des années de guerre. Il faut cependant se garder d'en faire une explication suffisante : Marguerite Soubeyran, fondatrice de l'école de Beauvallon, était issue d'une vieille famille protestante du bourg, mais l'accueil a reposé sur des personnes très diverses, et sur le silence de ceux qui savaient.
Chronologie : la Drôme de 1940 à 1944
Pour comprendre ce qui se joue à Dieulefit, il faut replacer le bourg dans la chronologie du département. Un dossier pédagogique consacré aux Juifs dans la Drôme, publié par le Musée de la Résistance en ligne, en donne les grandes étapes.
- 1940-1942. La Drôme est en zone non occupée. Les lois de Vichy sur le statut des Juifs (octobre 1940, juin 1941) s'y appliquent ; le tampon « Juif » est apposé sur les cartes d'identité, mais l'étoile jaune n'y est jamais imposée.
- 15 mars 1942. Le recensement des Juifs de plus de quinze ans établi par la préfecture en compte 967 dans le département : 745 de nationalité française et 222 étrangers.
- 26 août 1942. Première rafle de Nyons, où vivait depuis 1935 un groupe de Juifs venus de la Sarre. En 1942, les arrestations visent des Juifs étrangers et sont menées par les autorités françaises, la Drôme étant encore en zone non occupée.
- 11 novembre 1942 - 8 septembre 1943. Le département est occupé par l'armée italienne, qui s'oppose souvent aux mesures antisémites visant les Juifs étrangers.
- Septembre 1943 - août 1944. Les Allemands remplacent les Italiens. Les arrestations se multiplient, surtout de janvier à juillet 1944.
Le même dossier reprend le décompte de l'historien Robert Serre : 267 Juifs déportés depuis la Drôme, dont 18 rescapés. Il note que le nombre de Juifs présents dans le département dépassait le millier selon certaines estimations, et que les trois quarts environ ont donc échappé à la déportation. C'est dans ce contexte, et non dans un îlot hors du temps, qu'il faut lire l'histoire de Dieulefit.
Beauvallon, un premier refuge
L'école de Beauvallon, fondée en 1929 par Marguerite Soubeyran et Catherine Krafft, est une maison d'enfants inspirée de l'éducation nouvelle ; Simone Monnier fait partie de son équipe enseignante pendant la guerre. Selon le Comité français pour Yad Vashem, l'école accueille dès les années 1930 des réfugiés politiques. Pendant l'été 1941, selon le dossier du Musée de la Résistance en ligne, elle héberge huit jeunes Juifs envoyés par l'OSE depuis une école de La Bourboule qui venait d'être dispersée. D'après le témoignage d'un ancien élève, Helmut Meyer, rapporté par le Comité français pour Yad Vashem, d'autres élèves et plusieurs adultes juifs y seront hébergés.
Le même document indique que Marguerite Soubeyran et les enseignantes Catherine Krafft et Simone Monnier avaient intégré un réseau de résistance en contact avec l'Angleterre. Leur reconnaissance comme Justes parmi les Nations, pour Marguerite Soubeyran et Simone Monnier en 1969, est détaillée dans notre article sur les Justes de Dieulefit.
Une mairie qui fabrique des papiers
Le nom qui revient dans toutes les sources est celui de Jeanne Barnier (1918-2002), secrétaire de mairie. Le Musée de la Résistance en ligne la cite en exemple des secrétaires de mairie qui se chargeaient de la confection de faux papiers. Elle est reconnue Juste parmi les Nations en 1988, et une salle de Dieulefit porte aujourd'hui son nom. Son rôle montre que le refuge n'a pas seulement reposé sur une école et sur des familles : il a supposé des complicités dans l'administration locale elle-même.
Des intellectuels de passage ou cachés
Dieulefit a aussi accueilli des écrivains et des artistes. Il faut ici être prudent, car les listes qui circulent mêlent des séjours de quelques semaines, des passages et des refuges durables. Les sources les plus solides permettent de citer :
- Emmanuel Mounier, philosophe et fondateur de la revue Esprit, qui, selon le Musée de la Résistance en ligne, se réfugie dans la clandestinité à Dieulefit après sa libération ; le musée présente une photographie de 1943 où il pose avec Pierre Seghers et Pierre Emmanuel.
- Pierre Emmanuel, poète, qui a vécu une partie de la guerre à Dieulefit et y a consacré une partie de son autobiographie, Qui est cet homme (1947), où figure la phrase « À Dieulefit, nul n'est étranger », selon l'association PMH.
- Pierre Seghers, éditeur et poète, qui vient rencontrer à Dieulefit des écrivains réfugiés et publie leurs textes dans sa revue, parue sous les titres successifs de Poésie 40, Poésie 41, etc.
- Le peintre Wols, arrivé à Dieulefit en décembre 1942, et Henri-Pierre Roché, l'auteur de Jules et Jim, qui l'y a connu, selon le Centre Pompidou.
D'autres noms célèbres apparaissent dans certains récits, parfois pour de courts séjours. Faute de source primaire consultée, nous ne les citons pas ici.
Le « miracle » et ses limites
L'expression de « miracle du silence » sert de titre au livre de la journaliste Anne Vallaeys, Dieulefit ou le miracle du silence (Fayard, 2008). Elle résume une réalité attestée : les sources consultées ne mentionnent aucune dénonciation de réfugié à Dieulefit. Mais elle ne doit pas faire oublier que le refuge a eu des failles et des peurs. Selon le dossier du Comité français pour Yad Vashem, le 26 août 1942, des gendarmes encerclent l'internat de Beauvallon pour arrêter les élèves juifs ; trois jeunes gens, qui travaillaient dans des fermes des environs pendant les vacances, sont arrêtés et internés au camp de Vénissieux, puis libérés grâce aux démarches de Marguerite Soubeyran, Catherine Krafft et Simone Monnier auprès d'organisations juives et chrétiennes. Et autour du bourg, à Nyons, à Crest, à Montélimar ou à Valence, des familles ont été arrêtées et déportées.
Le travail de mémoire local est aujourd'hui porté notamment par l'association Patrimoine, Mémoire, Histoire du pays de Dieulefit (PMH), fondée en 2008, qui a organisé en mai 2024 des rencontres historiques pour le quatre-vingtième anniversaire de la Libération de la Drôme. Une plaque rappelant les noms des Justes de la commune a été inaugurée le 8 mai 2008 dans le hall de l'hôtel de ville, selon le Comité français pour Yad Vashem.
Pour aller plus loin
Les archives publiques permettent de prolonger cette histoire, famille par famille. Les Archives départementales de la Drôme conservent des dossiers sur les étrangers, les internés et les réfugiés pendant la guerre, dont une partie a été microfilmée par le United States Holocaust Memorial Museum. Notre guide pour retrouver un parcours de 1939-1945 dans la Drôme explique où chercher et comment formuler une demande.
Sources
- Musée de la Résistance en ligne (Fondation de la Résistance), « Deuxième dossier : Les Juifs dans la Drôme (antisémitisme, persécution, arrestation, déportation, protection) », dossier pédagogique, document 243 (consulté le 26 octobre 2026).
- Comité français pour Yad Vashem, « Mairie de Dieulefit », fiche lieu de mémoire ; dossiers 493 et 493A ; « Journée de la mémoire des génocides : Dieulefit, village des Justes », 27 janvier 2014 (consultés le 26 octobre 2026).
- Musée de la Résistance en ligne, « Cinquième dossier : la résistance non armée », document 245, et notice biographique de Pierre Seghers (consultés le 26 octobre 2026).
- Ministère de la Culture, base Mérimée, notice PA26000022, « Temple protestant » de Dieulefit.
- Centre Pompidou, notice biographique de Wols (consultée le 26 octobre 2026).
- Association PMH, panneau « Pierre Emmanuel et Dieulefit : mémoires croisées » (consulté le 26 octobre 2026).
- Insee, dossier complet de la commune de Dieulefit (26114), recensements de 1968 à 2023 (consulté le 26 octobre 2026).
- Communauté de communes Dieulefit-Bourdeaux, appel à projets « Résidence mission » 2021-2022, annexe sur le territoire, publié par le ministère de la Culture.
- Anne Vallaeys, Dieulefit ou le miracle du silence, Paris, Fayard, 2008.
- Wikipédia, articles « Dieulefit », « Marguerite Soubeyran » et « Liste des Justes de la Drôme » (consultés le 26 octobre 2026), utilisés pour l'orientation et vérifiés autant que possible auprès des sources citées.
- Association PMH Dieulefit, site de l'association (consulté le 26 octobre 2026).
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