Mémoire & histoire

Dieulefit sous l'Occupation : comment un bourg de la Drôme est devenu un refuge (1939-1944)

Mémoire & histoire · Publié le 2026-10-26

Le temple protestant de Dieulefit, façade claire à fronton, derrière une fontaine octogonale surmontée d'une poterie, place Châteauras
Le temple protestant de Dieulefit, place Châteauras, en juillet 2022. Photographie de Benoît Prieur, CC0.

On dit souvent de Dieulefit qu'aucun réfugié n'y fut dénoncé pendant la guerre. La formule a fait la réputation du bourg ; elle a aussi tendance à effacer les personnes, les dates et les risques. Voici ce que l'on peut établir à partir de sources publiques, et ce qu'il faut laisser au conditionnel.

Un bourg protestant de la vallée du Jabron

Dieulefit est une commune de la Drôme provençale, dans l'arrondissement de Nyons, à une trentaine de kilomètres à l'est de Montélimar. Le Jabron, affluent du Roubion, la traverse. Le recensement de 2023 y compte 3 289 habitants ; en 1968, elle en comptait 2 534. C'est donc, pendant la guerre, un gros bourg de quelques milliers d'habitants, connu pour ses poteries, son industrie drapière ancienne et un climat qui lui vaut d'être classée « station climatique » en 1928, selon la communauté de communes Dieulefit-Bourdeaux.

C'est aussi un bourg de tradition réformée. La Réforme y est adoptée dès le XVIe siècle, et l'actuel temple de la place Châteauras a été consacré le 8 novembre 1810, selon sa notice de protection au titre des monuments historiques. Cette mémoire d'une minorité autrefois persécutée est souvent invoquée pour expliquer l'accueil des années de guerre. Il faut cependant se garder d'en faire une explication suffisante : Marguerite Soubeyran, fondatrice de l'école de Beauvallon, était issue d'une vieille famille protestante du bourg, mais l'accueil a reposé sur des personnes très diverses, et sur le silence de ceux qui savaient.

Chronologie : la Drôme de 1940 à 1944

Pour comprendre ce qui se joue à Dieulefit, il faut replacer le bourg dans la chronologie du département. Un dossier pédagogique consacré aux Juifs dans la Drôme, publié par le Musée de la Résistance en ligne, en donne les grandes étapes.

Le même dossier reprend le décompte de l'historien Robert Serre : 267 Juifs déportés depuis la Drôme, dont 18 rescapés. Il note que le nombre de Juifs présents dans le département dépassait le millier selon certaines estimations, et que les trois quarts environ ont donc échappé à la déportation. C'est dans ce contexte, et non dans un îlot hors du temps, qu'il faut lire l'histoire de Dieulefit.

Beauvallon, un premier refuge

L'école de Beauvallon, fondée en 1929 par Marguerite Soubeyran et Catherine Krafft, est une maison d'enfants inspirée de l'éducation nouvelle ; Simone Monnier fait partie de son équipe enseignante pendant la guerre. Selon le Comité français pour Yad Vashem, l'école accueille dès les années 1930 des réfugiés politiques. Pendant l'été 1941, selon le dossier du Musée de la Résistance en ligne, elle héberge huit jeunes Juifs envoyés par l'OSE depuis une école de La Bourboule qui venait d'être dispersée. D'après le témoignage d'un ancien élève, Helmut Meyer, rapporté par le Comité français pour Yad Vashem, d'autres élèves et plusieurs adultes juifs y seront hébergés.

Le même document indique que Marguerite Soubeyran et les enseignantes Catherine Krafft et Simone Monnier avaient intégré un réseau de résistance en contact avec l'Angleterre. Leur reconnaissance comme Justes parmi les Nations, pour Marguerite Soubeyran et Simone Monnier en 1969, est détaillée dans notre article sur les Justes de Dieulefit.

Une mairie qui fabrique des papiers

Le nom qui revient dans toutes les sources est celui de Jeanne Barnier (1918-2002), secrétaire de mairie. Le Musée de la Résistance en ligne la cite en exemple des secrétaires de mairie qui se chargeaient de la confection de faux papiers. Elle est reconnue Juste parmi les Nations en 1988, et une salle de Dieulefit porte aujourd'hui son nom. Son rôle montre que le refuge n'a pas seulement reposé sur une école et sur des familles : il a supposé des complicités dans l'administration locale elle-même.

Des intellectuels de passage ou cachés

Dieulefit a aussi accueilli des écrivains et des artistes. Il faut ici être prudent, car les listes qui circulent mêlent des séjours de quelques semaines, des passages et des refuges durables. Les sources les plus solides permettent de citer :

D'autres noms célèbres apparaissent dans certains récits, parfois pour de courts séjours. Faute de source primaire consultée, nous ne les citons pas ici.

Le « miracle » et ses limites

L'expression de « miracle du silence » sert de titre au livre de la journaliste Anne Vallaeys, Dieulefit ou le miracle du silence (Fayard, 2008). Elle résume une réalité attestée : les sources consultées ne mentionnent aucune dénonciation de réfugié à Dieulefit. Mais elle ne doit pas faire oublier que le refuge a eu des failles et des peurs. Selon le dossier du Comité français pour Yad Vashem, le 26 août 1942, des gendarmes encerclent l'internat de Beauvallon pour arrêter les élèves juifs ; trois jeunes gens, qui travaillaient dans des fermes des environs pendant les vacances, sont arrêtés et internés au camp de Vénissieux, puis libérés grâce aux démarches de Marguerite Soubeyran, Catherine Krafft et Simone Monnier auprès d'organisations juives et chrétiennes. Et autour du bourg, à Nyons, à Crest, à Montélimar ou à Valence, des familles ont été arrêtées et déportées.

Le travail de mémoire local est aujourd'hui porté notamment par l'association Patrimoine, Mémoire, Histoire du pays de Dieulefit (PMH), fondée en 2008, qui a organisé en mai 2024 des rencontres historiques pour le quatre-vingtième anniversaire de la Libération de la Drôme. Une plaque rappelant les noms des Justes de la commune a été inaugurée le 8 mai 2008 dans le hall de l'hôtel de ville, selon le Comité français pour Yad Vashem.

Pour aller plus loin

Les archives publiques permettent de prolonger cette histoire, famille par famille. Les Archives départementales de la Drôme conservent des dossiers sur les étrangers, les internés et les réfugiés pendant la guerre, dont une partie a été microfilmée par le United States Holocaust Memorial Museum. Notre guide pour retrouver un parcours de 1939-1945 dans la Drôme explique où chercher et comment formuler une demande.

Sources