Mémoire & histoire

L'école de Beauvallon à Dieulefit : une maison d'enfants de l'éducation nouvelle devenue refuge

Mémoire & histoire · Publié le 2026-10-26

Vue ancienne de Dieulefit, maisons serrées au pied d'une colline boisée, photographie sur plaque de verre
Vue de Dieulefit, photographie de Paul Duseigneur (1822-1895), plaque de verre conservée à la Bibliothèque nationale de France. Négatif inversé pour l'affichage. Domaine public.

Sur les hauteurs de Dieulefit, au quartier de Beauvallon, une maison d'enfants ouverte en 1929 est devenue pendant la guerre l'un des principaux refuges du bourg. Son histoire tient en trois noms de femmes, une conviction pédagogique et beaucoup de discrétion.

Une infirmière de Dieulefit

Marguerite Soubeyran naît à Dieulefit le 29 avril 1894, dans une vieille famille protestante du bourg. Elle se forme comme infirmière. En 1917, d'après sa notice biographique, elle transforme une ferme familiale du quartier de Beauvallon en pension de repos, la pension des Tilleuls, qu'elle tient avec une amie, Jeanne Rivard. Dix ans plus tard, en 1927, elle part se former à l'Institut Jean-Jacques Rousseau de Genève.

Cet institut, fondé en 1912, est alors l'un des foyers de ce qu'on appelle l'éducation nouvelle : une pédagogie qui part de l'activité de l'enfant, de ses intérêts et de la vie en communauté, plutôt que de la transmission magistrale. Marguerite Soubeyran y rencontre Catherine Krafft, qui la suit en France. Les deux femmes fondent ensemble une école.

1929 : une maison pour les « blessés de la vie »

L'école de Beauvallon ouvre en 1929. Elle accueille des enfants que les sources décrivent comme des « blessés de la vie » : enfants en difficulté, en rupture familiale ou scolaire. Simone Monnier, institutrice, rejoint ensuite l'équipe enseignante ; la date de son arrivée varie selon les sources.

Des réfugiés dès la fin des années 1930

Beauvallon accueille des réfugiés avant même la guerre. Selon le Comité français pour Yad Vashem, Catherine Krafft et Marguerite Soubeyran y reçoivent dès les années 1930 des réfugiés politiques ; pendant la guerre, des intellectuels et des familles y trouvent aussi refuge.

Le dossier pédagogique « Les Juifs dans la Drôme », publié par le Musée de la Résistance en ligne, apporte une précision datée : pendant les vacances de l'été 1941, l'école héberge huit jeunes Juifs envoyés par l'Œuvre de secours aux enfants (OSE), venant d'une école de La Bourboule, en Auvergne, qui dépendait de la fondation Rothschild et venait d'être dispersée. Le même document indique que, peu à peu, le camouflage de Juifs se développe à Dieulefit, « abrité par la complicité, ou au moins le silence, des habitants », et que Marguerite Soubeyran, Catherine Krafft et Simone Monnier ont intégré un réseau de résistance en contact avec l'Angleterre.

Cacher sans se cacher

À la mairie, la secrétaire Jeanne Barnier confectionne de faux papiers. La journaliste Anne Vallaeys a consacré à l'histoire du bourg un livre, Dieulefit ou le miracle du silence (Fayard, 2008).

Le dossier du Comité français pour Yad Vashem rapporte l'épisode le plus grave. En juillet 1941, l'école admet huit élèves juifs, dont Helmut Meyer, un réfugié allemand. Le 26 août 1942, des gendarmes encerclent l'internat pour arrêter les élèves juifs ; les garçons, qui travaillaient pendant les vacances dans des fermes des environs, ne s'y trouvent pas. Trois d'entre eux sont pourtant arrêtés et internés au camp de Vénissieux. Les trois femmes multiplient les démarches auprès d'organisations juives et chrétiennes, obtiennent leur libération, les munissent de faux papiers et les ramènent à l'internat ; par précaution, les jeunes gens vont ensuite dormir chaque soir dans des grottes des environs.

Une reconnaissance en 1969

Le 18 février 1969, Yad Vashem reconnaît Marguerite Soubeyran et Simone Monnier comme Justes parmi les Nations. Le dossier de Catherine Krafft, tenu par le Comité français pour Yad Vashem, porte la même date de reconnaissance. La liste complète des Justes de la commune, qui compte neuf noms, est détaillée dans notre article sur les Justes parmi les Nations de Dieulefit.

Marguerite Soubeyran meurt à Dieulefit le 16 novembre 1980, selon le fichier des décès de l'Insee ; Catherine Krafft meurt en 1982. Le surnom de « fées de Beauvallon », souvent repris, est attribué à Louis Aragon par le Comité français pour Yad Vashem et à la journaliste Andrée Viollis par le Musée de la Résistance en ligne.

Après la guerre

L'école poursuit son activité éducative après 1945. Un institut thérapeutique, éducatif et pédagogique, l'ITEP de Beauvallon, y est aujourd'hui implanté, d'après les annuaires d'établissements médico-sociaux. Le site de Beauvallon fait partie des lieux de mémoire du bourg : lors du festival de musique klezmer organisé à Dieulefit en octobre 2021, une « balade en musique » en compagnie de l'historien Bernard Delpal, cofondateur de l'association Patrimoine, Mémoire, Histoire du pays de Dieulefit, y conduisait les participants.

Pour replacer l'école dans l'histoire du bourg pendant la guerre, voir notre article sur Dieulefit sous l'Occupation.

Lire pour aller plus loin

Sources