Musiques & chants

Les psaumes huguenots : le chant des protestants, de Genève aux assemblées du Désert en Dauphiné

Musiques & chants · · Publié le 2026-11-01

Le temple protestant de Dieulefit, façade claire à fronton, derrière une fontaine octogonale surmontée d'une poterie, place Châteauras
Le temple protestant de Dieulefit, place Châteauras, en juillet 2022. Les psaumes y sont toujours chantés au culte. Photographie de Benoît Prieur, CC0.

Dans le pays de Dieulefit, terre de vieille implantation protestante, la musique la plus ancienne qui se transmette encore n'est pas une chanson populaire : ce sont des psaumes. Traduits en vers français au XVIe siècle, chantés par toute l'assemblée sur des mélodies imprimées à Genève, ils ont accompagné les cultes autorisés, puis les réunions clandestines après la révocation de l'édit de Nantes. Voici d'où vient ce répertoire, comment il sonne, et où l'on peut encore l'entendre.

Chanter tous ensemble, en français

Avant la Réforme, le chant liturgique est l'affaire des clercs et des chantres, en latin. Les réformateurs veulent au contraire que toute l'assemblée chante, dans sa langue. Jean Calvin, après une première expérience à Strasbourg, introduit le chant des psaumes dans les cultes de Genève en 1541, selon le Musée protestant. Le choix des psaumes n'est pas un hasard : ce sont des textes bibliques, que personne ne peut accuser d'être une invention humaine, et ils couvrent toute la gamme des sentiments, de la plainte à la louange.

Il fallait encore des textes chantables. Le poète Clément Marot, valet de chambre de François Ier, avait commencé à mettre des psaumes en vers français. À sa mort, en 1544, il en avait traduit 49. Le théologien Théodore de Bèze, successeur de Calvin à Genève, poursuit le travail : une édition de 1551 réunit les 49 psaumes de Marot et 34 des siens, et l'édition complète paraît à Genève en 1562 sous le titre Les Pseaumes de David, avec les 150 psaumes et 123 mélodies, certaines servant pour deux textes.

Comment sonne un psaume huguenot

La plupart des mélodies sont attribuées au chantre Loys Bourgeois, qui travaille à Genève dans les années 1540 et 1550. Elles sont conçues pour être chantées par des gens qui ne sont pas musiciens :

À côté de cet usage au culte, les compositeurs ont écrit des versions à plusieurs voix pour le chant à la maison. Le plus célèbre est Claude Goudimel, le seul à avoir harmonisé l'intégralité du psautier, dans une version à quatre voix publiée en 1565 où la mélodie est le plus souvent confiée au ténor ou au dessus. Goudimel meurt à Lyon en 1572, dans les massacres qui suivent la Saint-Barthélemy. Ses harmonisations sont encore chantées par les chorales.

Le succès est immense. Le psautier se diffuse par l'imprimerie à des dizaines de milliers d'exemplaires, et il est souvent relié à la fin des Bibles aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le texte a été retouché à plusieurs reprises, notamment par Valentin Conrart au XVIIe siècle, mais les mélodies du XVIe siècle sont toujours dans les recueils de cantiques des Églises réformées.

En Dauphiné, de la Réforme au Désert

Le Dauphiné a été touché très tôt par la Réforme. L'un de ses premiers prédicateurs, Guillaume Farel, était lui-même originaire de la région de Gap. Au Poët-Laval, village perché voisin de Dieulefit, les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem qui tenaient la commanderie se rallient à la Réforme au XVIe siècle, et une maison du village devient temple au siècle suivant.

La révocation de l'édit de Nantes, en 1685, interdit le culte protestant dans le royaume. Les temples sont démolis, les pasteurs doivent partir, et ceux qui restent fidèles se réunissent en secret, dans les bois, les combes ou les granges : c'est ce que les protestants appellent le « Désert », par référence à l'errance du peuple hébreu. Le chant des psaumes y tient une place centrale, et il est dangereux, car il peut trahir une assemblée à distance. Les participants pris risquaient lourd : les galères pour les hommes, la prison pour les femmes, la mort pour les prédicateurs.

Le Dauphiné est aussi l'une des terres du prophétisme qui précède la guerre des Camisards. En 1688, une jeune bergère, Isabeau Vincent, attire les foules en prêchant pendant son sommeil ; elle figure parmi les figures que présente le musée du Poët-Laval. Le psaume 68, versifié par Bèze et qui commence par « Que Dieu se montre seulement », a reçu de la tradition le nom de « psaume des batailles » : il passe pour avoir été chanté par les huguenots, puis par les Camisards, au moment du combat.

Le culte public ne retrouve un cadre légal qu'avec l'édit de tolérance de 1787, puis la liberté religieuse proclamée sous la Révolution. Le temple de Dieulefit, place Châteauras, est consacré le 8 novembre 1810, comme le rappelle notre portrait du pays de Dieulefit-Bourdeaux.

Une mémoire qui se chante encore

Ce passé n'explique pas tout de l'histoire du bourg, mais il pèse. Les historiens qui ont étudié l'accueil des réfugiés et des enfants juifs à Dieulefit pendant la Seconde Guerre mondiale rappellent la mémoire des persécutions vécue dans les familles protestantes, tout en mettant en garde contre une explication trop simple : notre article sur Dieulefit sous l'Occupation fait le point sur ce que les sources établissent.

Le chant, lui, est resté un lien entre les générations. Comme d'autres répertoires de mémoire, tels ceux dont nous racontons l'histoire dans notre article sur le Chant des partisans et le Chant des marais, les psaumes se transmettent par la pratique, de l'assemblée à la chorale, bien plus que par la partition.

Où découvrir ce répertoire autour de Dieulefit

Pour qui veut aller plus loin, le texte et la musique de l'édition de 1562 sont accessibles en fac-similé dans les collections numérisées des grandes bibliothèques, dont celles de la Bibliothèque nationale de France.

Sources