La poterie de Dieulefit : cinq siècles d'ateliers, du premier potier connu à l'usine

On lit parfois que l'on fait des pots à Dieulefit depuis deux mille ans. Les archéologues qui ont étudié le sujet sont plus prudents, et leur récit est plus riche : cinq siècles d'ateliers attestés par les archives, une industrie qui a compté des centaines d'ouvriers, et un savoir-faire qui a survécu à son propre déclin.
Une enquête de 1985-1986
L'essentiel de ce que l'on sait de l'histoire de la poterie du pays de Dieulefit vient d'une enquête menée en 1985 et 1986 par l'association Patrimoine Potier, sous la direction scientifique de l'archéologue Jacques Thiriot, chercheur au CNRS, avec les historiens Henri Amouric et Jean-Louis Vayssettes, et le concours de la cellule du patrimoine industriel du ministère de la Culture, de la commune et du département. Ses résultats ont été présentés dans une exposition à Dieulefit, du 31 octobre au 11 novembre 1986, et dans une brochure, Potiers et poteries du pays de Dieulefit du Moyen Âge à nos jours, aujourd'hui consultable en ligne sur l'archive ouverte HAL. Sauf mention contraire, les chiffres de cet article en sont tirés.
Une argile qui résiste au feu
Tout commence par la terre. Un important gisement d'argile réfractaire, datant du Crétacé supérieur, s'étend entre Dieulefit et Le Poët-Laval. Réfractaire signifie qu'elle résiste aux hautes températures : c'est cette résistance au feu qui, selon l'enquête, fait la renommée et la qualité des céramiques de Dieulefit. Son emploi ne se généralise pourtant pas avant le XVe siècle. Le plus ancien acte connu mentionnant l'extraction de terre concerne la création d'une tuilerie communale, le 24 février 1421.
Des origines modestes
Les auteurs de l'enquête mettent en garde contre les origines légendaires. Certains ont voulu faire remonter la tradition à l'Antiquité, d'autres au XIIe siècle. Le seul indice archéologique ancien est la découverte fortuite, en 1985, lors de l'agrandissement du cimetière, d'un four à poterie grise antérieur au milieu du XIIIe siècle : il atteste une activité, sans permettre d'en mesurer l'importance.
Les archives sont plus parlantes. Le 24 décembre 1451, un acte mentionne « Jehan Peyroneau, olerio habitatori dicti loci », potier habitant du lieu, qui donne quittance à la communauté de Dieulefit d'une somme de 27 florins. C'est la plus ancienne mention connue d'un potier à Dieulefit. Dans la seconde moitié du XVe siècle, on connaît au moins quatre potiers, Jean Peyronnel, mort en 1493, Marcelin Alamand, Claude Combier et Antoine Gleyse ; puis de grandes familles s'installent, les Chalamel, les Baud, les Blanc. Au Poët-Laval, les premiers potiers apparaissent vers 1550 dans le cadastre et les actes des notaires.
Du XVIe au XVIIIe siècle : un second rôle
À la fin du XVIe siècle, on compte au moins neuf potiers à Dieulefit, puis vingt-deux en 1694 et en 1702, dix-huit en 1713, dix-neuf en 1727 et treize en 1750, où l'on en recense par ailleurs dix au Poët-Laval. La poterie reste alors loin derrière le textile : la même source dénombre, par exemple, cent personnes travaillant dans la production et la transformation des étoffes en 1694, et cent trente-huit en 1702. Dieulefit est d'abord une ville de drapiers.
En 1788, un commissaire de la généralité de Grenoble dénombre à Dieulefit vingt-huit « fabriquans » de poterie employant 224 ouvriers.
Le XIXe siècle : l'apogée
Les statistiques du XIXe siècle montrent que la poterie, sans détrôner le textile, emploie une main-d'œuvre considérable qui la place dans les tout premiers rangs de l'économie du canton. Pour la seule commune de Dieulefit :
| Année | Fabriques | Ouvriers |
|---|---|---|
| 1787-1788 | 28 | 224 |
| 1811-1812 | 30 | 340 |
| 1817 | 30 | 500 |
| 1833 | 52 | 690 |
| 1856 | 40 | 172 |
| 1869 | 42 | 219 |
| 1876 | 44 | 240 |
| 1885 | 36 | 204 |
L'apogée des ateliers artisanaux se situe vers 1833. Les cadastres napoléoniens de 1828, à Dieulefit et au Poët-Laval, permettent de localiser plus de quatre-vingts ateliers ou fabriques de poterie, trois tuileries, huit moulins à vernis et un moulin à ocres. La plus forte concentration se trouve dans le faubourg des Raymonds, où vingt-quatre fabriques s'alignent sur environ 1 100 mètres ; vingt-deux produisent encore en 1828, huit atteignent le XXe siècle.
Beaucoup de ces ateliers sont semi-troglodytes : ils s'adossent à la falaise de safre, un sable compact dans lequel les potiers ont creusé des « baumes » ou « bories » servant d'atelier, de fosses à argile et de réserves.
Innovations et déclin
Les potiers ne sont pas restés à l'écart des progrès techniques. Dès 1834, Vignal aîné organise les premiers essais de cuisson au charbon ; il écrit au directeur de la manufacture de Sèvres, Alexandre Brongniart, pour l'entretenir de ses émaux et donne des pièces au musée de la manufacture. En 1878, un fabricant demande à construire à l'Exposition universelle « une baraque en planches pour montrer la manière de confectionner la poterie ». La fabrication des pièces moulées et la mécanisation de certaines opérations, décrites dans notre article de l'argile au four, progressent au même moment.
À la fin du XIXe siècle, la concurrence des matériaux nouveaux, « la porcelaine commune, la porcelaine à feu, le grès porcelanique et les produits émaillés sur métaux », menace la poterie de Dieulefit. En 1891, le maire Charles Noyer fait appel à un ingénieur de Sèvres, E.-S. Auscher, dont la visite donne lieu en 1892 à une brochure de conseils aux potiers. L'industrialisation entraîne la disparition d'une partie des petits ateliers et la concentration des ouvriers dans quelques fabriques : au Poët-Laval, l'usine Coursange emploie, selon le recensement de 1936, trente-quatre des trente-six potiers-faïenciers de la commune. Le sort de ces ouvriers et ouvrières est l'objet de notre article sur ceux qui travaillaient la terre.
Et aujourd'hui
La poterie n'a pas disparu. Au XXe siècle, de nouveaux céramistes s'installent à Dieulefit, comme Jacques Pouchain, auquel l'exposition « La Céramique, Art et Patrimoine » de l'association PMH a rendu hommage en 2022. En 2021, la communauté de communes Dieulefit-Bourdeaux recensait quarante-cinq artisans céramistes et potiers installés sur son territoire. Une Maison de la céramique, au parc de la Baume, présente l'histoire potière locale, et l'association Patrimoine, Mémoire, Histoire du pays de Dieulefit a organisé en 2022 un « Été de la céramique » consacré aux lieux, aux objets et aux personnes de cette histoire. Les ateliers d'aujourd'hui attirent aussi de nouveaux habitants : notre guide pour vivre dans un petit bourg de potiers et d'artistes aborde la question du logement et des ateliers.
Sources
- Henri Amouric, Frédéric Morin, Jacques Thiriot, Jean-Louis Vayssettes, Potiers et poteries du pays de Dieulefit du Moyen Âge à nos jours, Dieulefit, association Patrimoine Potier, 1986, 28 p. ; archive ouverte HAL, halshs-01372677 (consultée le 26 octobre 2026).
- Communauté de communes Dieulefit-Bourdeaux, appel à projets « Résidence mission » 2021-2022, annexe sur le territoire, site du ministère de la Culture.
- Wikipédia, article « Dieulefit », section histoire (consulté le 26 octobre 2026).
- Association PMH Dieulefit, dossier de presse « L'Été de la céramique », 1er juillet - 28 août 2022.
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