Apprentis, ouvriers, ouvrières : ceux qui travaillaient la terre au pays de Dieulefit

L'histoire de la poterie retient volontiers les fours et les formes. Les archives notariales de Dieulefit et du Poët-Laval racontent aussi celle des personnes : apprentis liés par contrat à un maître, veuves qui reprennent l'atelier, ouvrières embauchées enfants, et potiers qui s'organisent pour résister à la concurrence.
Les faits rapportés ici proviennent de l'enquête de l'association Patrimoine Potier publiée en 1986, Potiers et poteries du pays de Dieulefit du Moyen Âge à nos jours, consultable sur l'archive ouverte HAL, qui repose sur le dépouillement des archives notariales, des cadastres, des recensements et sur une enquête orale.
Apprentis, compagnons, maîtres
Sous l'Ancien Régime, un métier se divise en principe en trois états : l'apprenti, le compagnon et le maître. À Dieulefit, l'apprenti est le mieux connu, grâce aux contrats, ou « brevets », passés devant notaire. L'enquête en a relevé une vingtaine, du 23 avril 1548 au 24 septembre 1843. Leur durée va d'un an à quatre ans, le plus souvent deux ou trois. Les conditions varient : certains apprentissages sont gratuits, d'autres sont payés par la famille, en florins au XVIe siècle, en livres ensuite, jusqu'à deux cents francs en 1842. Les contrats précisent parfois qui nourrira et vêtira l'apprenti ; en 1785 et 1786, deux maîtres s'engagent à donner à leur apprenti trois ou quatre sols tous les dimanches.
Le compagnon est moins visible : peu de textes le mentionnent. À Dieulefit, la distinction entre compagnon et maître semble tenir surtout à la possession d'un atelier. Le terme de « maître » est employé par les notaires sans qu'aucun document n'atteste une épreuve pour l'obtenir, et il disparaît des actes après la Révolution. Certains compagnons partent faire leur tour de France : le 16 mars 1742, les consuls de Dieulefit délivrent un passeport à Claude Benoit pour qu'il aille travailler de son métier de potier de terre.
Posséder, louer ou s'associer
La règle est l'exploitation directe : le potier travaille dans son propre atelier. Mais tous les potiers ne sont pas propriétaires. Un ouvrier peut prendre une fabrique à ferme, comme Pierre Gory, « ouvrier à poterie » du Poët-Laval, qui loue en 1842 une fabrique de poterie à La Roche-Saint-Secret. Une veuve qui ne peut tenir seule l'atelier de son mari peut le louer : le 11 juin 1844, Marie-Martine Paradis, veuve d'Auguste Borel, loue le sien à Pierre Dufour, à charge pour lui de l'employer de préférence s'il a besoin d'une ouvrière.
L'association est une autre voie. Le 21 octobre 1664, David Richard, de Dieulefit, s'associe avec Pierre Roussin, du Poët-Laval : Roussin fournit le local, le bois et le vernis, Richard son savoir-faire. Le cadastre de 1828 montre par ailleurs que l'activité potière s'accompagnait souvent d'une activité agricole : vignes, potagers, terres labourables, bois.
Du fabricant au manouvrier
Au XIXe siècle, avec l'industrialisation, le vocabulaire change. Le « fabricant de poterie » est, au sens de la loi sur les patentes, le propriétaire d'un atelier employant plus de cinq ouvriers. Les actes parlent de « manouvriers aux fabriques de poterie », d'« ouvriers en poterie », de « terrassiers mineurs ». La division du travail se précise : en 1834, la fabrique de Vignal aîné emploie quinze personnes, neuf hommes (quatre au tour, cinq à la préparation de la terre et à la cuisson), cinq femmes (une mouleuse, quatre garnisseuses) et « un petit jeune homme qui meut un tour ».
La place des femmes
Avant la révolution industrielle, les femmes ne sont jamais mentionnées comme actrices de la fabrication, alors qu'elles y travaillent manifestement. Les archives des années 1840 nomment quelques « ouvrières en poterie » : Marie Marue en 1841, Émilie Madeleine Pouzet et Rose Richard en 1844, Martine Paradis en 1845, à Dieulefit, et Malachie Lantheaume au Poët-Laval en 1845. Le recensement de 1896 signale à Dieulefit Émilie Jean, 13 ans, « potière à gages », et Sophie Jean, 37 ans, « potière ».
Exceptionnellement, une veuve succède à son mari à la tête de l'atelier : en l'an VI de la République, la veuve Benoit est dite « marchande fabriquante de fayence jone aux fabriques de Dieulefit ». En revanche, les femmes ne sont admises à tourner en aucune circonstance.
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les femmes sont nombreuses à travailler dans les manufactures. Les livrets ouvriers de l'usine Coursange, au Poët-Laval, conservent la trace de trente-huit ouvrières entre 1897 et 1944. Elles sont engagées très jeunes : douze n'ont que treize ans, treize à peine quatorze ans, et les plus âgées n'ont pas plus de dix-sept ans à l'embauche. Elles sont d'abord affectées aux tâches les moins qualifiées, sous les noms successifs d'« ouvrières en poterie », d'« ouvrières en faïence », puis d'« ouvrières en céramique ».
Des solidarités sans corporation
Aucun texte n'atteste, sous l'Ancien Régime, de corps de métier ni de confrérie de potiers à Dieulefit. Les auteurs de l'enquête y voient peut-être un effet du grand nombre de protestants parmi les habitants. Les potiers savent pourtant s'entendre. Le 1er octobre 1590, neuf potiers de Dieulefit, constatant que leur nombre les amène à se concurrencer « à leur grand domage », décident de se partager les territoires voisins pour l'extraction de la terre.
Au XIXe siècle, face à la concurrence des grandes manufactures, ils s'organisent davantage. Le 1er février 1836, quarante-trois potiers fondent une « caisse d'épargnes et de secours mutuels », destinée à aider les confrères en difficulté. Plusieurs d'entre eux louent ensemble une « chambre » où ils consultent les revues scientifiques et industrielles auxquelles ils se sont abonnés en commun. Vignal aîné, qui propose à ses collègues de s'associer pour essayer la cuisson au charbon, place sa proposition sous une devise : « l'Union enfante la prospérité, la jalousie la tue ». Le 15 février 1845, des potiers écrivent au maire qu'ils ne sont que de « simples potiers de terre », et non des fabricants, puisqu'ils n'emploient pas plus de cinq ouvriers.
Pour les gestes de ces ouvriers et ouvrières, voir notre article de l'argile au four ; pour l'évolution du nombre de fabriques, notre article sur cinq siècles de poterie.
Sources
- Henri Amouric, Frédéric Morin, Jacques Thiriot, Jean-Louis Vayssettes, Potiers et poteries du pays de Dieulefit du Moyen Âge à nos jours, association Patrimoine Potier, 1986, sections « Les modes d'exploitation », « La société artisanale », « La place des femmes » et « Les formes de la solidarité professionnelle » ; HAL, halshs-01372677 (consulté le 26 octobre 2026).
Terre & potiersCinq siècles de poterie
Du potier Jehan Peyroneau en 1451 aux 52 fabriques de 1833 : l'histoire de la poterie de Dieulefit d'après l'enquête archéologique de 1985-1986.
Terre & potiersDe l'argile au four
Une terre laissée à pourrir des mois, un tour à pied, un vernis à l'alquifoux, un four chauffé au pin pendant une journée entière : les étapes de la fabrication.
Vivre au paysLe pays de Dieulefit-Bourdeaux
Vingt et une communes entre la plaine de Montélimar et les reliefs du Diois : géographie, population, services et vie culturelle d'un territoire rural.